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Et si on le laissait tiquer ?

Articles >  Soins des chevaux  >  Santé du cheval



Les tics dits aérophagiques (tic à l'air ou à l'appui) sont souvent qualifiés, de façon sans doute impropre, de vices. Faute de pouvoir en supprimer les causes, doit-on vraiment en empêcher l'éxécution ?
Le tic à l’air ou à l’appui font partie de ce qu’on appelle les stéréotypies — mouvements caractéristiques que l’animal vient à répéter avec une certaine régularité, et de façon identique, sans qu’ils aient aucune fonction apparente dans le contexte de leur exécution.
Toutes les études épidémiologiques s’accordent à dire que leurs causes, encore mal connues, sont généralement associées au stress chronique. Celui-ci est induit par diverses frustrations : manque d’exercice, de contact social, de temps passé à la prise alimentaire…


Les symptômes d’une souffrance

Certes agaçants, ces tics ne sont pas à proprement parler dangereux pour le cheval, et n’empêchent pas son emploi. Mais il faut bien comprendre que ces tics sont avant tout les symptômes d’une souffrance. Il s’agit de troubles comportementaux qui peuvent, d’une façon générale, être imputés à la qualité de l’élevage et des soins, autrement dit, à une forme de maltraitance.

« Les troubles comportementaux peuvent être imputés à une forme de maltraitance. »

On ne surprendra donc pas en affirmant qu’il faut s’attaquer à la racine du mal, plutôt qu’à ses effets, sous peine de voir celui-ci trouver une autre forme d’expression. Contraindre le cheval à arrêter de tiquer par des moyens physiques, médicaux ou chirurgicaux ne résoud rien à long terme ; seules les modifications de l’environnement et de la conduite d’élevage peuvent permettre d’envisager une amélioration durable. A condition toutefois de s’y prendre à temps. Car une stéréotypie tend à s’émanciper de ses causes pour devenir un automatisme. Voilà pourquoi des chevaux qui vivent 24 h sur 24 en prairie avec des congénères continueront à effectuer le tic qu’ils ont développé à l’écurie.
Il faut donc changer la gestion de l’écurie dès qu’on observe les premiers signes. L’essentiel étant d’occuper le cheval, surtout par l’augmentation du passé à l’ingestion alimentaire.*


Beaucoup de plaques sur la porte du box, mais une vie très confinée pour de nombreux chevaux.


Le tic, une conduite adaptative

Il semblerait que l’accomplissement des tics aérophagiques ait un effet bénéfique réel sur le cheval. Certes il s’agit en quelque sorte d’un leurre, puisque le tic joue le rôle d’un dérivatif, d’un palliatif du mal-être. Mais mieux vaut laisser le cheval développer cette conduite adaptative, plutôt que de l’en priver et de le condamner à souffrir de l’anxiété à laquelle le réduit le confinement au box.

« L’accomplissement des tics aérophagiques aurait un effet bénéfique réel sur le cheval »

Le travail de notre laboratoire a confirmé les premières études faites par le Dr Dirk Lebelt à Munich, et a permis de mettre en évidence un lien entre le tic à l’appui et la fréquence cardiaque du cheval.
Il s’avère que d’une façon générale, le cheval qui tique a un rythme cardiaque moyen supérieur à celui des chevaux normaux. Ce qui suggère que ces chevaux ont également une activité sympathique supérieure à la norme — le système sympathique est en effet responsable du contrôle d'un grand nombre d'activités inconscientes de l'organisme, telles que le rythme cardiaque. Son activation provoque une tachycardie (augmentation de la fréquence cardiaque).
Or les différentes mesures de la fréquence cardiaque ont permis de constater que lorsque le cheval tique, cette fréquence s’abaisse, et que lorsqu’il cesse, la fréquence remonte. Le tic a donc sans doute un effet relaxant, apaisant.
Différentes hypothèses ont été émises pour expliquer cet état de fait. D’une part, l’on sait que la dilatation de l’oesophage provoque une stimulation parasympathique. Je me demande cependant s’il ne s’agit pas d’un effet analogue à celui de la manoeuvre de Valsalva, par laquelle les personnes souffrant de tachycardie paroxystique diminuent leur fréquence cardiaque. Cette manœuvre consiste à « pousser » à glotte fermée, de façon à augmenter la pression intra-thoracique. Or un tiqueur contracte violemment ses diaphragmes jusqu’à ce que la pression intra-thoracique atteigne un seuil critique au delà duquel l’air est expulsé avec violence et bruit.



Les chevaux vivant dans des conditions naturelles ne souffrent pas de stéréotypies.


Des remèdes qui aggravent le mal


Que faire si un traitement « de fond » par le changement radical des conditions de vie n’est ni envisageable, ni possible ? Le club hippique qui a hérité d’un cheval tiqueur de longue durée doit-il essayer de lutter malgré tout contre la stéréotypie ? J’aurais tendance à dire que non, et ce pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, les reçettes habituellement recommandées pour empêcher le cheval de se livrer à son tic sont très majoritairement inefficaces, et surtout, ne traitent pas les causes ; mais en plus elles aggravent très probablement le mal être qui conduit un cheval à tiquer en lui enlevant le palliatif mentionné ci-dessus. C’est un cercle vicieux !

« Le collier antitiqueur prive le cheval d’un palliatif nécessaire »

Le cheval qui tique à l’air ouvre la bouche, contracte les muscle du pharynx, et fléchit l’encolure, ce qui le conduit à ingérer ou expulser de l’air, ce qu’il fait en émettant un bruit caractéristique. Il fait de même lorsqu’il tique à l’appui, mais à l’aide d’un appui des incisives supérieures sur un support tel que la porte de son box ou une mangeoire. D’où l’invention du licol antitiqueur, qui se place sur l’encolure afin d’exercer une pression sur le pharynx et les muscles impliqués dans le tic, et qui est parfois assorti de pointes métalliques au niveau de la nuque. D’autres techniques également inutiles consistent à empêcher le cheval de prendre appui en recouvrant les surfaces d’appui de produits au goût (par exemple l’aloès) ou à l’odeur répulsifs, en y plantant des clous, en y plaçant un fil électrique. L’opération chirurgicale (dite de Forssell) qui consiste en l’ablation de muscles et de section de nerfs est irréversible et n’offre pas de garantie de succès. Inutile de songer à la psycho-pharmacologie qui peut représenter un support à une thérapie comportementale, mais ne guérit pas en soi. Il y a aussi la technique du poids au cou, du collier qui permet de donner des chocs électriques à distance… Toutes sont aussi mauvaises les unes que les autres et normalement à bannir — à moins qu’il s’agisse d’empêcher le cheval de se blesser lui-même, cas de force majeure.

Le tic est-il « contagieux » ?


Il n’a encore jamais été démontrér qu’un animal commence à stéréotyper en en observant un autre. Mais deux stéréotypeurs peuvent très bien se stimuler l’un l’autre, s’ils souffrent tous les deux des conditions d’hébergement inadéquates.

Frank O. Ödberg
Professeur de Université de Gand, Faculté de Médecine Vétérinaire, département de nutrition, de génétique et d’éthologie.

Photos : Pascale Kügler, Laetitia Bataille

*Cet aspect-là fera l’objet d’un futur article, tout comme l’importance de la méthode de sevrage et des conditions de vie du jeune poulain.

Chevaux et Poneys magazine

Article publié le 04/02/2009 par chevauxetponeys


 






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